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04/03/2020

INTERVIEW : Alban Couturier, photographe

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Alban Couturier ne photographie pas des plats mais des histoires culinaires. Il ne fixe pas l’image de chefs mais de personnalités. C’est la complicité qui se tisse des deux côtés de l’objectif que nous racontent ses clichés. L’œil d’un artiste qui retranscrit la création d’un autre. Difficile de passer à côté de son portrait du chef Alléno clôturant le dernier numéro 2019 de 3 Etoiles Magazine. Il dessine aujourd’hui pour vendom.jobs les contours d’une carrière façonnée par une insatiable curiosité et un fort appétit pour les rencontres.

Vendom.jobs - Comment et pourquoi avez-vous choisi la photographie et comment en êtes-vous venu à la photographie culinaire ?

Alban Couturier - Je suis autodidacte. Mon père m’a offert mon premier appareil à 20 ans. J’ai commencé à tous photographier. La photographie est alors devenue une passion. Je me suis essayé à beaucoup de choses très différentes. Ma première spécialité a été la photographe d’art, les reproductions de tableaux notamment pour le musée Marmottan et l’Institut de France. Dans cette activité, j’ai beaucoup appris sur la colométrie mais j’ai eu un jour envie de me diversifier. J’ai alors commencé les prises de vue de reportages industriels. J’ai notamment photographié Ariane 5.  Certains de mes clients ne cessait de m’inciter à ouvrir un studio. C’est à ce moment-là que je me suis spécialisé sur les liquides et le travail sur la transparence.  A cette époque, j’ai d’ailleurs fait des campagnes pour Hennessy.

Chef Alexis Le Tadic, Le Barn, Bonnelles

Les années 2000 furent un autre tournant pour moi. Avec l’arrivée du numérique, nous avons dû réapprendre notre travail, réinvestir dans un matériel. Je fus alors approché par Ventesprivees.com avec qui j’ai beaucoup travaillé. Ce qui m’a permis de me forger une solide expérience de la photo numérique.

V.J. - Comment avez-vous approché les chefs ?

A. C. – Je nourris en parallèle une seconde passion, celle de la cuisine. Ma compagne, directrice artistique, m’a toujours beaucoup conseillé. Elle me poussait à sortir de ma zone de confort. A l’époque, j’étais représenté par CAPA, on m’a appelé pour faire une série de photos pour Philippe Labbe à L’Abeille**. J’y ai aussi rencontré François Perret qui officiait également au Shangri-La Paris à cette époque. C’est ainsi que je me suis lancé dans la photographie culinaire. François Perret m’a rappelé deux ans après pour participer au Festival international de l’image culinaire d’Oloron-Sainte-Marie. Cela m’a permis d’être introduit à de nombreux chefs, notamment Julien Roucheteau, à l’époque au Lancaster*. J’ai travaillé pour Art& Gastronomie et j’interviens désormais régulièrement pour 3 Etoiles Magazine.

V.J.- Comment travaillez-vous avec les chefs ?

A. C. – Je me déplace toujours avec mon matériel chez les chefs. J’ai développé une manière personnelle de photographier les mets, je refuse de les mettre sur fond blanc par exemple. Je préfère prendre un élément du plat et le mettre en scène, en faire un décor. Comme j’ai commencé en tant que photographe de natures mortes, j’aime mettre en scène. J’y vois une façon alternative d’invoquer la gourmandise. C’est le but de la photographie culinaire.

Chef Raffaele de Mase, Tosca, Paris

V.J.- C’est un art très particulier, en effet, de rendre par le prisme de la vue, quelque chose censé combler tous les sens. D’ailleurs, les chefs parlent de plus en plus d’expérience globale. Sous quel angle approchez-vous les créations des chefs ?

A. C. – Je vais prendre un exemple pour illustrer ma manière de procéder. Romain Bonnet, propriétaire du restaurant Omija à Nantes et ex second de J. Roucheteau, fait le lièvre à la royale en l’accompagnant de pomme-de-terre soufflées qu’il façonne comme des coques. J’en ai photographié une que j’ai démultipliée sur Photoshop pour créer un fond pour le plat.

Je retravaille rarement les éléments comme cela sous Photoshop mais j’aime les réutiliser, comme les coquilles de Saint-Jacques, d’huître, ou encore des peaux de poisson… pour en faire des décors. Cela donne une puissance insoupçonnée au plat et sert aussi à mettre en avant la naturalité du produit. Je n’utilise pas de laque, je réveille le produit en utilisant juste un pinceau et de l’huile.

Il y a un autre avantage à utiliser les produits de la recette car ils permettent aux lecteurs, à mon sens, de mieux comprendre l’expérience gustative en illustrant les composantes.

V.J.- Vos portraits de chef sont très différents ? D’où tirez-vous votre inspiration pour les photographier ?

A. C. – Le fait de travailler sur place, avec les équipes, m’a, en fait, naturellement entrainé vers le portrait. Certains chefs me l’ont même demandé au départ. Je développe désormais beaucoup cette partie dans mon activité (j’ai récemment réalisé une série de portraits pour les Laboratoires Servier). J’ai ma propre façon de travailler en post-production, entre couleur et le noir et blanc. C’est un peu ma lumière signature qui amène une tessiture différente à l’image.

Chef David Toutain, Restaurant David Toutain**, Paris

J’essaie de leur saisir un peu l’âme pour ne pas être face à une simple pause hiératique. Mon objectif est de créer des portraits qui donnent envie de les rencontrer. Les chefs sont assez volontaires, ils se prêtent finalement assez facilement au jeu.

Ayant travaillé six mois avec le critique gastronomique du Point, Thibault Danancher, j’ai appris à capter rapidement l’ambiance d’un restaurant mais aussi de ses cuisines.

V.J.- Quels conseils donneriez-vous à de jeunes photographes qui souhaiteraient se lancer dans cette discipline ?

A. C. – Cette discipline nécessite d’avoir un réseau solide. Je n’ai pas démarré par la photographie culinaire. J’ai presque 30 ans de prise de vue derrière qui m’ont permis de me forger une expérience du terrain aboutie. Il me semble assez périlleux de débuter par la photographie culinaire. Mieux vaut multiplier d’autres expériences avant. Rétrospectivement, je pense que cela a même été ma force, sur le plan humain également. J’ai développé aussi en parallèlement une curiosité pour les domaines tournant autour de la gastronomie, comme l’œnologie.  Les chefs ont l’habitude de créer des brigades, des teams fortes. Il ne faut donc surtout pas négliger l’aspect relationnel et d’échange.  

Laetitia Girard-Mouline, directrice générale The Vendôm Company

 

https://www.albancouturier.com/

(Crédit photo : Alban Couturier)